Masculinum Aeternum (Masculin éternel) (vers 1900) — L'œuvre aurait dû être peinte en frise dans le hall d'une pinacothèque européenne de la fin du XIXe siècle, présentant des collections particulièrement axées sur la beauté du corps masculin.
Hommage et réappropriation : le queer riposte à la tradition
Au cœur de ma démarche artistique se trouve le questionnement d’un homme, — au désir sexuel fluide pour tout le spectre de la diversité masculine, — artiste et historien de l’art.
Suite à une vie de pratique artistique, je me suis demandé : et si l’oppression hétéronormative n’avait pas pesé sur nous pendant des millénaires? Et si nos désirs et nos plaisirs avaient pu s’exprimer librement à travers les médiums artistiques? Quelles seraient alors les œuvres accrochées aux cimaises des musées qui en sont aujourd’hui absentes? Mon travail se veut une réponse, une exploration utopique de ce que l’histoire de l’art aurait pu être.
Face aux ressacs contre les gains et les espoirs portés par les dernières décennies, je me questionne sur le rôle actif que je peux jouer dans ce nouveau chapitre de la défense et la promotion de la queeritude. Comment transmettre un message pertinent pour perpétuer cette mémoire, lutter contre un nouvel effacement historique, et offrir aux générations futures une vision où nos récits et nos identités s’affirment sans compromis?
Vers un musée émancipé : Art, Corps et Liberté sans concessions
De manière concrète, ma démarche se déploie en deux volets. L’un plus sérieux, l’autre carrément ludique.
D’une part, je souhaite contribuer à la création d'un musée imaginaire, affranchi des contraintes historiques fortement hétéronormées, où mes univers de fantasmes peuvent s'exprimer librement, un lieu semblant répondre aux codes du passé mais qui en subvertit les règles, où l’art ancien peut s’émanciper des normes restrictives du temps de leur mise au monde. Ce monde d’art visuel propose une vision décomplexée de la sexualité, une sexualité respectueuse de l’autre et librement consentie, s’écartant volontairement des modèles traditionnels réducteurs et moralisants qui, au final, oppriment l’ensemble des individus. Il s’agit d’un espace où le corps et ses désirs peuvent être représentés librement, loin de la honte et de la répression.
Loin de vouloir critiquer le travail des artistes du passé ou diminuer l’importance des œuvres « survivantes », ce projet induit donc des clés de lecture en porte-à-faux qui recentrent l’attention sur les créations inexistantes, non pas par manque d’artistes talentueux ayant pu les faire naître, mais suite à une oppression sociétale qui a empêché la naissance d’innombrables œuvres à travers les âges.
Subvertir cet ordre établi signifie alors rompre avec les systèmes qui perpétuent la honte du corps, de sa nudité intégrale et de sa sexualité. C’est un appel à un art où la liberté et l’inclusivité redéfinissent ce que les cimaises devraient présenter, invitant ainsi à reconsidérer le rapport entre l’art et la société qui le définit.
D’autre part, ces objectifs pouvant être servis avec humour, je m’amuse aussi très souvent à m’éloigner du côté plus grave du monde de la culture. Dans ces moments de création ludiques, un univers gay et fantasy prend vie. Ce terrain de jeu créatif, en contraste avec mes œuvres plus ancrées dans la réflexion et le patrimoine artistique « sérieux », diversifie ma démarche en lui apportant une touche de légèreté.
Chimères et réappropriation : l'IA au service de l'empowerment queer
Dans ma démarche créative, l’intelligence artificielle agit comme un « subconscient générateur », un réservoir d’inspirations nouvelles et de possibilités visuelles inattendues.
Les créations issues de l’IA demeurent des chimères, des fragments de réalité mêlés à des déformations proches de l’onirisme, parfois pertinentes et parfois absurdes, comme dans un rêve où un détail lève un pan de voile sur un monde différent du nôtre. En tant qu’artiste, j’exerce mon libre arbitre pour choisir les aberrations et hallucinations qui, par leur étrangeté, enrichissent et transforment l’œuvre finale, marquant ainsi la frontière entre le réel et l’imaginaire.
J'ai développé une technique d'intervention qui s'inspire du travail pictural traditionnel en utilisant des couches de matière et de textures virtuelles. Ce procédé consiste à appliquer numériquement ces éléments sur un support à l'aide d'un instrument dont l'action imite les pratiques ancestrales de l'artiste visuel. Ainsi, cette approche allie l'héritage de l'art traditionnel à la précision et aux possibilités infinies du numérique.
Mon travail explore également des représentations queer et fantastiques, avec une volonté de « réappropriation » des images pour ceux qui ont été trop longtemps exclus des représentations publiques. Il s’agit d’une démarche de renforcement du pouvoir d’agir, dédiée à ceux et celles dont les gestes d’affection, les étreintes et les expressions intimes n’ont jamais eu leur place dans les images populaires des siècles passés. Ce travail célèbre et rend visible cette présence, offrant une place à ceux qui n’ont pas eu le droit d’exister dans l’espace public.
Redéfinir la virilité : une ode au corps masculin détournant la violence oppressive
Mon travail se distingue par un refus marqué de la glorification de la bravoure guerrière et armée, dont l’objectif premier est de donner une apparence noble à la brutalité intrinsèque de la nature humaine pour mieux l’instrumentaliser au service de la conquête et de l’asservissement.
Cette critique dépasse la simple remise en question de la violence : elle vise aussi à s’éloigner d’une fascination pour la brute héroïsée, cette démonstration de force souvent associée à une supériorité masculine réductrice. Or, il s’agit ici de proposer une ode au corps masculin, certes assumée, mais dépouillée de toute prétention de supériorité.
L’enjeu va plus loin encore. Plutôt que de se rencontrer dans des affrontements mus par la haine ou la quête de pouvoir, les corps masculins ici s’étreignent, s’unissent dans des gestes d’amour. La masculinité y est présentée sous un angle qui légitimise l’homosexualité et la dépeint de manière explicite et affirmée, menant à une déconstruction de l’agressivité par le renversement des thèmes traditionnels. S’il y a lutte, c’est sous forme de joute, s’il y a corps-à-corps, c’est dans une étreinte charnelle, s’il y a heurts, c’est dans une montée au coït.
Ainsi, dans mes œuvres, les étreintes homosexuelles et les symboles de la masculinité s’affirment sans ambiguïté, apportant un nouvel éclairage sur les représentations de la virilité, mais loin de la violence colonisatrice glorifiée — tant des territoires que des corps — et du mythe inégalitaire du héros masculin triomphant.
Ma lutte : responsabilité, coopération et engagement
En tant qu’artiste, je me considère avant tout comme un passeur de culture, un relais entre les époques, avec la responsabilité d’une contribution militante à celle qui est la nôtre.
Au cœur de ma démarche se trouve la conviction que la coopération est tout aussi essentielle que la compétition dans la création et la transmission de la vie. Cette responsabilité que je ressens va de pair avec une humilité nécessaire : je ne peux, à moi seul, embrasser tous les combats auxquels sont confrontées les communautés minoritaires ou persécutées sur la base de leur sexe, de leur genre ou de leurs pratiques sexuelles consenties. Les combats à mener sont nombreux devant la montée des idéologies invitant les femmes à retourner aux tâches traditionnelles et les 2SLGBTQ+ à l’invisibilité ou pire encore, à l’anéantissement.
C’est en reconnaissant les terrains d’engagement spécifiques à chacun·e que je choisis de me concentrer sur ce que je peux offrir à travers ma propre expérience, en laissant humblement à d’autres le soin de mener leurs propres luttes et de représenter leurs réalités uniques, tout en me posant en allié inconditionnel.